Letter à Alain de Chris Marker – Exhilaration

Though the context is in absentia, a letter of Chris Marker to Alain Cuny has suddenly appeared on the site www.derives.tv. The letter is from 1991, so the year of Marker’s 70th birthday. The word ‘relics’ somehow comes to mind. It was a Pink Floyd album title, and connotes as well a practice of conserving what remains behind when a great being has departed, often in a saintly or lama-esque context. Somehow the spirit of that being inheres, inhabits the relic. So it is here, though we know that Marker would be the last artist to desire the collection of his own relics. So let us call it a letter, plain and simple, a piece of communication snatched out of time and circumstance. It is a tale in letter form of the magic of cinema, that creates an eternal feeling. Marker had not felt this for a while, then here: an evening of deep emotional engagement in the cinema, triggering all the great films that lived inside him and a moment of heightened awareness that he calls ‘exhilaration’. For he was, like many great filmmakers, a great spectator as well.

Many thanks post-post for an email from one who has done more research on Marker than anyone I can think of – not that it’s a contest, but his work is truly invaluable – Christophe Chazalon. M. Chazalon inquired and received a negative of a page from Libération where this text was originally printed. The film in question turns out to be L’Annonce faite à Marie, directed by M. Cuny. The Libé article’s title: “Chris Marker: ‘De l’ordre du miracle’, with this editorial blurb below: “En 1991, au sortir d’une des première projections de ‘l’Annonce faite à Marie’, Chris Marker écrivait au ‘jeune’ metteur en scène.” I also thank M. Chazalon for delivery of a fully proofed, corrected text of the letter. Merci bien!

You can download the pdf of this newspaper negative here. En plus, Dorna Khazeni has kindly agreed to translate the letter to English, so stay tuned, same cat channel…

§

Cher Alain –

Giraudoux écrivait qu’on jugeait une pièce (ou un film) à la façon dont on se réveillait le lendemain matin. De ce point de vue, l’expérience est concluante. Mais en fait elle a commencé dès hier soir quand nous sommes rentrés. Depuis combien de temps n’avais-je pas éprouvé cette espèce d’allégresse physique qui surgit quand quelque chose a bougé en vous pendant le temps d’une projection ? Et combien de films ai-je vus ces dernières années, dont je sortais en égrenant une espèce d’examen comptable : oui, le metteur en scène avait du talent, oui, les acteurs étaient excellents, oui, l’image était belle, oui, l’histoire était intéressante… Et puis ? Et puis rien. Rien n’avait bougé. J’avais vu un film, voilà tout, et il s’enfonçait déjà dans les marécages de l’oubli. Je savais qu’en amont de toutes les critiques et de tous les compliments, il aurait dû y avoir cet ébranlement initial, cette prise de possession par un autre à quoi, dans ma jeunesse, je reconnaissais les œuvres qui me marqueraient pour la vie. J’accusais l’âge, la sclérose de l’enthousiasme, la saturation de la télé… Voyez si je peux vous être reconnaissant de m’avoir rendu d’un coup la joie d’une soirée, et ce goût d’éternité que je savourais quelquefois à la sortie d’un théâtre ou d’un cinéma dans les temps lointains où nous nous étions déjà rencontrés… Que vous soyez arrivé du premier coup à l’essentiel, que vous ayez (j’en suis sûr, d’instinct plus que méditation) trouvé la distance juste, parfaite, avec un texte qui est posé sur le film comme un fil-de-ferriste (un pas de côté, c’est la chute), que vous ayez en somme inventé la seule manière de faire vivre et écouter ces personnages dans l’univers piégé du cinématographe, c’est de l’ordre du miracle. Comme est miraculeuse cette voix de Violaine. Là, nous sommes à des années-lumière du bien dit ou du bien joué. Nous sommes dans la vérité intérieure, dans cette adéquation totale de la voix avec sa parole que seule quelquefois la musique est capable de construire : il ne faudrait pas me pousser beaucoup pour me faire dire que jamais un texte n’a été servi avec autant de droiture, de rayonnante humilité. L’humilité ! Pas une qualité qui déborde dans notre beau métier… Ici elle sous-tend toute l’entreprise, elle donne son véritable contrepoids à la grandeur. Jamais la beauté de l’image (et Dieu sait qu’elle est belle) ne s’exerce aux dépens du texte. Costumes, décor, musique, tout est à sa bonne distance, rien ne cherche à briller pour soi tout seul, cette métaphore de la cathédrale qui embrasse toute la pièce, la voilà qui s’incarne dans le film lui-même, comme une mise en abîme qui s’ouvre vers le haut.

Je viens de me relire, et ces mots me paraissent vains et vides. Ce qu’il faudrait que je vous communique, c’est ce par quoi je commençais, cet état de bien-être physique qui défie le commentaire (l’anglais a un mot pour ça, intraduisible, exhilaration). Quand nous sommes sortis de la vidéothèque, avec mon amie Catherine, nous respirions mieux, nous respirions plus haut.

A vous, fidèlement
Chris Marker (1991)

Alain Cuny, L’Annonce faite à Marie

Finally, here is the film in question, on YouTube, hélas.

One thought on “Letter à Alain de Chris Marker – Exhilaration

  1. Bob Boldt says:

    What do I think?
    I think I’d like a translation (into English please) of the letter.

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