Chris Marker Notes from the Era of Imperfect Memory

Marker Mémoire

M

Cinémathèque Française, 7 janvier – 1er février 1998

Introduction par Chris. Marker

Published in Images documentaires 31 (2ème trimestre 1998), ed. Catherine Blangonnet

S’exposer à une rétrospective (même si le mot n’est écrit nulle part) de son vivant n’est pardonnable que si l’on profite de cette limousine qui vous est prêtée pour faire monter quelques auto-stoppeurs. Et il n’est pas illogique de faire figurer dans cette espèce d’autoportrait que trace à grandes lignes, willy nilly, une sélection de vos films, ceux des autres qui vous ont marqué, nourri, stimulé. Ils font partie de vous, ils disent quelquefois plus sur vous que vous-même. Si (horrible idée) je m’avisais d’écrire mon autobiographie, je la commencerais sûrement par quelques lignes de Chateaubriand ou de Giraudoux parlant de leur enfance : elles seraient plus vraies que mes souvenirs.

A partir de là il fallait choisir, la liste des films qui m’ont marqué pouvant aisément remplir un an de programmation. Je n’allais tout de même pas révéler aux spectateurs de la Cinémathèque Hitchcock, Resnais, Borzage ou Tarkovski… J’ai donc convié à cette petite fête de famille quelques auteurs et quelques films peu ou mal connus, quand ce n’est pas carrément inconnus. A tous je dois quelque chose : à Carroll Ballard, qu’on peut se mettre dans la tête et les yeux d’un chat ; à Alain Cuny, que la poésie qu’on porte en soi peut balayer les pièges de la technique ; à Pelechian, que le lyrisme n’est pas affaire de mode ni d’époque, et que la plus pure tradition du grand cinéma russe peut déboucher sur la totale modernité.

A Nicole Védrès, je dois tout.

Dire que Nicole, en deux films, m’a appris que le cinéma n’était pas incompatible avec l’intelligence pourrait à bon droit relever d’une incroyable prétention. Pour qui il se prend, celui-là ? Les autres étaient idiots ? Donc, précisons. Ce n’est pas l’intelligence des cinéastes qui est en cause, c’est l’idée, peu courante à l’époque, que l’intelligence pouvait être le matériau de base, la matière brute à laquelle commentaire et montage s’attaquent pour en extraire un objet appelé film. J’appelle à la rescousse ce maître de la litote qu’était Charles de Gaulle : « Parfois les militaires, s’exagérant l’impuissance relative de l’intelligence, négligent de s’en servir. » On peut lire « les cinéastes ». Quel taon avait piqué le cher Mocky pour s’exclamer, sur le plateau de Nulle Part Ailleurs : « Faire des films intelligents, c’est du racisme ! » ? (Ça ne lui a pas porté bonheur, il a fait encore moins d’entrées que Level Five, c’est dire…). Peut-être faut-il simplement débarrasser le mot intelligence de cette valeur ajoutée qui la sur-estime ou la sous-estime, et la considérer simplement comme une catégorie de l’esthétique, à partir de laquelle on peut concevoir que le cinéma n’est pas seulement l’héritier du roman et du théâtre, plus rarement du poème, qu’il peut aussi procéder de l’essai — et qu’évidemment, comme en librairie, il peut y avoir de très mauvais essais. Tout cela paraît banal aujourd’hui. Avant Paris 1900 et La Vie commence demain ce ne l’était pas du tout.

Avec le portrait qui précède son film, on verra aussi quelle femme était Nicole Védrès, et en prime on éprouvera, j’imagine, comme je l’ai éprouvé moi-même en re-voyant ce petit sujet de 1964, un souffle de nostalgie : « Un jour, la télévision, c’était ça… »

Godard, en revanche, n’est pas exactement un inconnu. Mais il se trouve que Puissances de la parole, un moyen métrage de commande pour France Télécom, n’a pas été montré aussi souvent que d’autres de ses essais. Car lui l’a bien réinventée cette catégorie, et même si ses films fracassent allègrement les canons de la fiction, il y a dans son travail toute une ligne en marge de la dramaturgie, fut-elle marginale elle-même, une marge de la marge qu’égoïstement j’aime encore mieux que l’autre. Je préfère Scénario du film Passion à Passion, et pourtant j’aime Passion. Et à la minute où j’écris ceci je me dis une fois de plus qu’il est parfaitement absurde de « préférer » quoi que ce soit chez Jean-Luc, ou plus exactement cette préférence qui peut aller pour d’autres jusqu’à l’élimination de certains titres au profit des titres élus, n’est qu’une affaire de goût et de couleurs bien superficielle : l’essentiel de l’œuvre est ailleurs, dans une cohérence qu’on doit accepter en bloc, comme la Révolution selon Clemenceau. Un Godard est un Godard comme un Van Gogh est un Van Gogh, il y en a qu’on accrocherait volontiers chez soi, d’autres pas, ils sont tous unis dans le même bloc. Ce n’est pas une question de style, notion applicable à d’autres écritures cinématographiques, c’est une question de touche, et il est probablement le seul cinéaste dont on peut dire cela.

J’ajoute qu’il m’a paru amusant de faire se retrouver l’espace d’un instant (et sans tricher sur le thème : l’épisode Logos de L’Héritage de la Chouette, Poto et Cabengo de Gorin et Puissances de la parole tiennent fort logiquement ensemble) les deux complices de ce qui fut aux années glorieuses de l’après-68 le Groupe Dziga Vertov. Gorin, exfiltré aux Etats-Unis, a suivi une trajectoire originale qui l’a mené des cuisines d’Apocalypse Now à une chaire de San Diego, d’où il nous envoie maintenant ses propres essais, rarement montrés à la télévision. Encore un qui travaille sur l’intelligence. Poto et Cabengo, c’est l’invention du langage par les Katzenjammer Kids sous l’œil de Lewis Carroll.

Avec Cuny, je veux essayer de réparer une injustice. L’Annonce faite à Marie, ce film qu’il a porté pendant des années au milieu de tous les orages imaginables, face à des difficultés pratiques qui auraient découragé même un professionnel aguerri, lui qui ignorait tout de la technique l’a tiré du chaos originel avec une force de démiurge. Il a obtenu de ses collaborateurs, au premier rang desquels Catherine Binet, et par l’intensité de sa passion, ce « meilleur de soi-même » qu’obtiennent seulement d’habitude, les maîtres chevronnés. Après tant de temps et tant d’obstacles, tout le monde s’attendait à une œuvre attachante mais inaboutie. Et on a rencontré un chef d’œuvre. Certains l’ont reconnu tout de suite, à d’autres il a fallu du temps. On se réjouissait de lire dans un hebdomadaire, lors de sa diffusion à la télévision en 1996 « on y savoure peu à peu la beauté d’un silence, la magie d’un banal objet, on y découvre la charge spirituelle des choses et des êtres ». Pourquoi avait-il fallu lire sous la même plume, lors de la sortie en salle en 1991 « bric-à-brac d’une modernité déjà vieillotte, à la fois d’une maladresse et d’une prétention ridicules »…(Ceci bien entendu sans l’ombre d’un regret ou d’une autocritique, chez ces gens là monsieur on ne s’autocritique pas, oh non. Et on voudrait que les communistes demandent pardon…). Cet exemple serait simplement pittoresque si l’échec de L’Annonce n’avait pas joué un rôle dans le désespoir qui habitait Cuny au moment de sa mort. Que cette projection-ci soit un petit cierge au bord d’une prière universelle et jamais épuisée : « Seigneur, protégez-nous des imbéciles ».

Quant à mes propres films, je n’ai pas envie d’en dire grand’chose. Depuis longtemps je limite le choix des programmes qu’on a la bonté de ma consacrer aux travaux d’après 1962, année du Joli Mai et de la Jetée, et comme cette préhistoire inclut des titres concernant l’URSS, la Chine et Cuba, j’ai capté ici ou là, avec l’émouvante empathie qui caractérise la vie intellectuelle contemporaine, l’idée qu’en fait c’était une manière de faire oublier des enthousiasmes de jeunesse — appelons les choses par leur nom : une autocensure rétrospective. Never explain, never complain ayant toujours été ma devise, je n’ai jamais cru utile de m’expliquer là-dessus, mais puisque l’occasion se présente, autant le dire une bonne fois : je ne retire ni ne regrette rien de ces films en leur temps et lieu. Sur ces sujets j’ai balisé mon chemin le plus clairement que j’ai pu, et Le Fond de l’air est rouge tente d’en être une honnête synthèse. Mais ici c’est de cinématographie qu’il s’agit, et dire de la mienne qu’en ces temps anciens elle était rudimentaire serait une litote digne du général de Gaulle. D’où le piège : pour bien montrer que je ne retire ni ne regrette rien, infliger mes brouillons à un public qui se fiche complètement des règlements de compte historiques ? La réponse est non. Personne ne fait grief à Cocteau de ne pas avoir republié La Lampe d’Aladin, ni à Zemlinski d’avoir mis au rencart sa première symphonie après une seule exécution… On a le droit d’apprendre, il n’est pas indispensable d’étaler les étapes de son apprentissage. Même si — et c’est la seule chose que j’espère encore — on n’a jamais fini d’apprendre.

You can find the original publication of Images documentaires #31 [La Place du Spectateur] at https://www.imagesdocumentaires.fr/La-place-du-spectateur.html. Images documentaires has another, earlier issue (#15, 4e trimestre 1993) [Chris Marker] devoted to Marker, located at https://www.imagesdocumentaires.fr/Chris-Marker.html. PDF downloads are available for both issues.

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