A propos du clip « Stress », par Chris Marker

< 20'08'09 >
Source: https://www.poptronics.fr/A-propos-du-clip-Stress-par-Chris

(Pop’archive). Nous avons reçu ce texte du cinéaste Chris Marker, en réaction à la plainte déposée par le MRAP contre « les responsables » du clip « Stress », réalisé par Romain Gavras pour le groupe Justice. Un vrai coup de gueule.

justice-stress-jacket-logoLa fable chinoise de l’imbécile, du doigt et de la lune a tellement servi qu’on éprouve une certaine crispation à la trouver au bout de sa plume. Pourtant j’ai beau tourner la chose dans tous les sens, je n’en vois pas qui s’applique aussi littéralement au communiqué du MRAP, portant plainte contre le clip du groupe Justice dont « l’intention raciste est avérée ». Le mot inadmissible ici est « avérée ».

Tout le monde a le droit d’exprimer une opinion ou un blâme, mais il faut une sacrée dose d’outrecuidance pour décider, non de la portée éventuellement négative d’une œuvre, mais de l’intention intime de son auteur. Car il y a, figurez-vous, un auteur, Romain Gavras, et autour de lui un groupe, Kourtrajmé, dont les productions jusqu’à ce jour avaient comme caractéristique de déplaire tout particulièrement aux racistes. Ce pourrait être déjà un sujet, au moins, d’interrogation.

Mais d’abord, marre de ce terme de « clip » pour désigner n’importe quel très court métrage. Tant de longs métrages aujourd’hui ressemblent à des clips étirés qu’il est permis de saluer un clip qui ressemble à un film. Je risque un autre mot, en m’amusant d’avance de l’incrédulité qu’il va susciter chez certains : un poème. Un poème noir, violent, sans concession, sans alibi, magnifiquement « écrit » (encore faudrait-il qu’on s’intéresse à l’écriture cinématographique, vaste débat) et dans la ligne d’un certain nombre de ces poèmes qui dans toutes les langues, à un moment donné, ont dérangé et troublé, et dont certains en effet ont fini devant les tribunaux.

Montrer ce que personne ne veut voir, c’était en d’autres temps une fonction de la poésie. Cet objet non identifié qui tombe dans un paysage audiovisuel où par ailleurs la violence est partout présente, mais avec assez de roublardise et de complaisance pour être acceptée sans états d’âme, j’aurais tendance à le comparer au parallélépipède que Kubrick dresse, dans « 2001 », près d’un troupeau de singes endormis. Incongru, incompréhensible au point que c’est à force de n’y rien comprendre que s’éveillera l’idée qu’il y a quelque chose à comprendre. Les singes ont évolué. Les censeurs, ça reste à voir.

One thought on “A propos du clip « Stress », par Chris Marker

  1. bricoleur says:

    Clip link updated just now. Prior url was blocked. Width of video on page also increased.
    – The Management

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