Chris Marker Notes from the Era of Imperfect Memory

Raymond Bellour, «L’Archiviste»

R

CHRIS MARKER, Catalog, © Cinémathèque française, 2018, 104-109

Parmi les mots qu’on accumule allègrement pour qualifier le génie protéiforme de Chris Marker (romancier, essayiste, éditeur, critique, cinéaste, vidéaste, dessinateur, artiste multimedia, musicien même), il en est un qui manque, et serait la condition de tous les autres: archiviste. Marker en a peut-être suggéré la règle, en passant, comme il fait toute chose, au début de l’acte IV de Sans soleil: « Perdu au bout du monde.sur mon île de Sal,[…] je me souviens de ce mois de janvier à Tokyo, ou plutôt je me souviens des images que j’ai filmées au mois de janvier à Tokyo. Elles se sont substituées maintenant à ma mémoire, elles sont ma mémoire. Je me demande comment se souviennent les gens qui ne filment pas, qui ne photographient pas, qui ne magnétoscopent pas, comment faisait l’humanité pour se souvenir… »

Évoquant à rebours l’avenir d’une humanité menacée en l’an 4001 par l’amnésie perpétuelle qui guetterait « une mémoire totale », « une mémoire anesthésiée », le narrateur en appelle à « un peu plus de pouvoir sur cette mémoire qui va de relais en relais [..], qu’une annonce sur ondes courtes de la radio de Hong Kong reçue dans une île du Cap-Vert projette à Tokyo, et que le souvenir d’une couleur précise dans la rue fait rebondir sur un autre pays, sur une autre distance, sur une autre musique, à n’en plus finir. »

C’est souligner le paradoxe de la relation sans issue entre la mémoire et l’oubli, dont l’œuvre de Marker est de part en part innervée. Paradoxe démultiplié par la mutation numérique dans laquelle il nous plonge au début de Level Five. Après la vision de sa main faisant longuement glisser la souris, la voix de Laura, l’héroïne du film, confondant notre perception avec la sienne, commente les visions déployées sur l’écran d’ordinateur devenant celui du cinéma: une ville la nuit, indéfinie par une confusion de lignes, de couleurs, de matières, d’éclats de représentations tramés sur un enchaînement de visages de femme (la même ou plusieurs, on ne sait), aussi mouvants que hiératiques.  « Est-ce que tout ca peut être autre chose que les jouets d’un dieu fou, qui nous a créés pour les lui construire? » L’homme primitif que la voix imagine alors confronté a ces visions, l’homme primitif que nous sommes « ne sait pas taire le tri entre toutes les images qui se posent a l’intérieur de sa tête, comme des oiseaux, aussi rapides et irrattrapables que des oiseaux — pensées, souvenirs, visions, pour lui tout revient au même, une espèce d’hallucination qui lui fait peur. »

D’un film à l’autre, le paradoxe accru deviendrait ainsi le suivant: comment concevoir la mémoire d’une vie simultanément branchée sur tous les points de I univers? Si bien qu’on comprend le vœu insensé qui s’exprime: être ce Dieu fou qui voit tout, enregistre tout ce qu’il voit et se souvient de tout ce qu’il ne peut qu’oublier. Pour désigner cette folie, Marker a adopté le mot choisi en 1997 pour titre de son CD-ROM interactif: Immemory, l’immémoire, qui n’est pas l’oubli comme envers trompeur de la mémoire, mais son double, la mémoire au travail par tous les moyens, anciens et nouveaux, qui la favorisent.

L’«archive Chris Marker» est entrée à la Cinémathèque française en avril 2013, moins d’un an après sa mort. Ses volumineux cartons de déménagement se décomposent comme suit, en dépit de certains mélanges: archives: 103 cartons; bibliothèque: 190; photos: 34; audiovisuel pro: 20; musique: 11; vidéothèque: 136; objets: 45; appareils: 30; informatique: 7. Soit 576 cartons, sans compter 39 tubes d’affiches et 11 cartons à dessins. Ajoutons à cela 10 disques durs, dont certains rassemblent une infinité de fichiers de textes et d’images. Par exemple, le dossier «Archives» de l’un d’eux compte 37 197 éléments sur les 164 762 éléments du disque. Dans un autre, on recense 5 265 éléments pour le dossier «OWLS AT NOON»; 141 664 pour le dossier «guillaumeenÉgypte»; 1 143 éléments pour le dossier «IMMEMORY 2009».

Si bien que, lorsque Marker note: «Comment exploiter les 75 millions de documents produits par ¾ de siècle de bureaucratie?» demande Le Monde. C’est, proportionnellement, mon problème, il donne la mesure folle d’une passion privée d’archiviste. Il aime aussi citer l’«histoire du classificateur perfectionniste: il ne s’est arrêté de classer que lorsqu’il est arrivé à autant de catégories qu’il y avait d’objets».1

On s’émerveille ainsi à pénétrer par exemple dans le détail de certains des 430 dossiers documentaires dont les intitulés composent aussi bien un inventaire à la Prévert qu’un sommaire d’encyclopédie. Ainsi le dossier «Résistance», laissant un instant croire qu’il concerne l’engagement de Marker pendant la guerre, mêle de façon inattendue deux séries d’éléments: des réponses négatives aux invitations réitérées du festival de cinéma Résistances en Ariège, auquel il semble avoir une fois cédé; et une trentaine de coupures de presse, petites et grandes, extraites des journaux nationaux et locaux, sur le sort tragique réservé à l’ours des Pyrénées. Ou aussi bien, dans l’imposant dossier «Resnais» (épais de 5 centimètres), un encadré anonyme de 5 x 4 centimètres (pour une fois non référencé), signalant qu’à San Francisco un opérateur a interverti , sans qu’on s’en aperçoive et pendant plus de dix séances, les bobines 2 et 3 de L’Année dernière à Marienbad. Si, parmi tant de dossiers politiques, une passion avérée pour les femmes peut sembler motiver quatre dossiers documentaires sur Ségolène Royal (le tout faisant 15 centimètres d’épaisseur), un sur Rachida Dati et Rama Yade, un sur l’affaire Clinton-Lewinsky (5 centimètres), pourquoi un copieux dossier sur Lacan, quand on sait le peu d’appétence de Marker pour la psychanalyse? Ou un très complet dossier sur l’éphémère journal La Truffe (pas moins de dix numéros et des coupures sur le lancement du journal)? Et pourquoi un dossier «Fait divers France, kidnapping», et d’autres sur «Le crash du Concorde», «Les quinze ans du Loto» ou «L’ouragan Katrina»?

Dans un registre comparable, on peut invoquer les si nombreux livres de sa bibliothèque que Marker a littéralement truffés de coupures de presse au point que certains donnent l’impression, tels des corps monstrueux, d’avoir quasiment doublé de volume. 

Tout cela montre, par la diversité des sources, comment Marker devient à lui seul une sorte d’Argus de la presse, achetant certains jours un nombre effarant de journaux; et on ne peut s’empêcher de rêver à la quantité de coups de ciseaux qu’il aura fallu pour découper tous ces menus rectangles de papier, détacher toutes ses pages, et en consigner religieusement la référence.

Et c’est ce même homme référence dont le temps semble ainsi ne pas compter qui répond un soir à minuit à un de ses correspondants qui l’interroge sur sa disponibilité: «Ma réponse est simple: cette disponibilité est nulle. Je finis chaque journée, comme celle-ci, avec le sentiment de n’avoir pas fait le quart de ce que j’aurais dû y loger — est-ce ma faute si des sans-papiers africains ont planté leurs tentes devant la Bourse, et si je suis parti les filmer alors que j’avais tant de travail qui m’attendait dans l’ordinateur? Et c’est comme ça tous les jours.»2

Si d’un immense travelling mental on essaie de se représenter ce qu’a été la vie si multiple de Chris Marker, il semble qu’on puisse donner deux réponses à cette folie de l’archive. La première est la réplique enjouée d’Alain Resnais évoquant en 1963 «la théorie qui circule et qui n’est pas sans fondement, selon laquelle Marker serait un extraterrestre», venant «peut-être du futur ou d’une autre planète […] un être qui ne connaît pas la maladie, qui ne connaît pas le froid, qui ne semble pas avoir besoin de sommeil»3 La seconde est que pour cet «as du montage» (comme Marker aime à se qualifier par la voix de Laura dans Level Five), toute information, toute image peut virtuellement devenir associée à telle ou telle autre, pour tel projet encore inaperçu que l’avenir réserve, en vue duquel «toute la mémoire du monde» devrait pouvoir à chaque instant se trouver convoquée, dans cette vie comme dans l’autre vie que Marker s’était inventée sur Second Life. On en trouve un exemple accompli lorsque, dans Si j’avais quatre dromadaires, l’un des récitants cite à l’appui de ses dires une information de presse dont il a pu vérifier la fausseté, et qu’apparaît dans la marge l’image minuscule prélevée dans un journal: «Une dent de Napoléon aurait été envoyée par Castro à ‘K’.»

  1. Archives de la Cinémathèque française, fonds Chris Marker.
  2. Archives de La Cinémathèque française, fonds Chris Marker.
  3. Entretien avec Alain Resnais sur Chris Marker par Guy Gauthier, Image et son, n. 161-162, avril-mai 1963, repris dans Trafic. n. 84, hiver 2012, p. 58.
Chris Marker - Cinematheque catalogue
Chris Marker Notes from the Era of Imperfect Memory

Recent Articles

Core Content

Pin It on Pinterest

Share This