Notes from the Era of Imperfect Memory
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“Prince Bayaya” de Jiri Trnka, une forme d’ornement

par Christian Marker

«Je ne suis pas un cinéaste, seulement un illustrateur» dit Trnka. Comme si ce n’était pas un des pouvoirs fondamentaux du cinéma, ce don du temps qu’il est seul capable de faire à volonté au dessin, à la peinture ou à l’imagerie. Comme si l’acte par lequel il élague le temps lui-même de ses bavures et de ses brouillons pour nous livrer en deux heures une vie examplaire, épurée, comble de ce qui lui manquait, le style – comme si cet acte ne trouvait pas sa contrepartie et son équilibre dans l’acte inverse, celui par lequel dessin, peinture ou imagerie qui sont style pur, auxquels manque le temps, le retrouvent et nous touchent par un nouveau biais, un autre commun dénominateur qui n’est plus la contemplation (jamais le mot de spectateur n’est moins à sa place qu’au cinéma) mais la participation. On en a tout de même fini avec les fausses étanchéités, théâtre ou cinéma, peinture ou cinéma. Aussi avec le cinéma, art du mouvement. Ce n’est pas parce que la caméra y bouge (au contraire, moins elle bouge, mieux ça vaut) que les films de Resnais sur des peintres sont d’abord du cinéma. C’est parce qu’enfin le tableau s’y voit restitué un temps qui lui appartient. C’est que la durée de son action n’est plus commandée par le temps du spectateur, qui est suspension, mais par le temps de l’écran, qui est parcours. Et le charme opère dans le mesure où pour la première fois, grâce au cinéma, le peintre, l’oeuvre et le spectateur ont un élément commun, connaissent un rapport dynamique, et sont cousus provisoirement dans la même peau.

Les “illustrations” de Trnka procèdent du même charme. Et la simplicité de l’histoire, la lenteur du temps semblent bien confirmer que le cinéma ici est affaire de nature et non de moyens. Il semble qu’en effet le don de se promener librement dans l’imagerie féerique, de parcourir l’autre monde, se suffit à lui-même et exclut cette rouerie, ce damier d’effets et de suspense auquel recourt, par example, M. Disney (bien persuadé, lui, et à juste titre, que le seul fait de parcourir son univers en papier peint ne suffirait pas à envoûter le client). Mais la comparaison avec Disney est trop facilement accablement pour celui-ci, et serait un trop faible hommage pour Trnka. Opposer les bruns riches, les rouges graves, les gris et les bistres de Bayaya aux ecchymoses lyriques de Fantasia, par exemple, ne suffirait pas à célébrer ce rachat de toutes les teintes sacrifiées, l’ordre et la volupté de ce luxe. Opposer la musique de Trojan à celle de Churchill comme victoire du thème populaire sur l’air à succès n’en dirait pas assez sur la noblesse de cette musique (et ces voix acides portées sur une orchestration savante, comme des anges de cathédrales). Du moins, les efforts d’ingéniosité par lesquels Disney cherche, avec force trucs, à nous faire croire à ce qu’il raconte, opposés à la simplicité de propos de Trnka, aussi à l’aise dans les limites de son «illustration» qu’en tableau à l’interieur de son cadre, mettent en évidence ce paradoxe par lequel l’univers de Disney reste fermé sur lui-même, alors que le monde de Trnka débouche sur le nôtre. Et là-dessus, soyons justes, Trnka a un atout supplémentaire : la troisième dimension. La marionnette battra à tous coups le dessin dans cette entreprise de marveilleux, parce qu’en 1951 la première condition du merveilleux, c’est le concret. Personne ne peut plus marchwer dans la gaze et l’apparition, et, mieux encore que Miracle à Milan et Gerald Mc Boing Boing, les marionnettes de Bayaya s’approchent de la poésie dans la mesure où elles s’approchent de l’objet.

Et c’est bien à cela que nous pensons en quittant Bayaya : à une forme presque oubliée d’«ornement». Un ornement qui n’est plus, comme ce que nous connaissons sous ce nom depuis les basses époques, un secteur inférieur de l’art, une monnaie de la beauté – mais ce qu’il est dans les hautes époques, au Moyen Age ou dans les sociétés primitives, une valeur de civilisation, un hommage constant rendu à la création en l’imitant. De même que l’ampleur et la minutie du déroulement de l’histoire nous rappellent les romans du Moyen Age, où l’émerveillement vient autant de la description, de l’appréhension concrète d’un décor, d’une armure ou d’un corps, que des surprises de l’aventure (les unes et les autres renvoyant d’ailleurs, par le truchement de la symbolique, au même absolu) – de même ce souci d’investigation de la beauté, qu’il apparaisse sous forme de bruns-rouges ou d’accords de neuvième, nous renvoie au plaisir d’orner, au plaisir d’enluminer, à un plaisir qu’on aura tendance à nommer gratuit parce que c’est le seul justifié. Et si, tout en lui concédant tous ses charmes, certains ont reproché à Bayaya sa «lenteur», c’est un peu triste, mais c’est aussi un aveu. L’humain du XXe siècle n’aime pas s’attarder sous un charme, il veut vit en faire le tour – et nous ne savons que trop à quel point il est défavorisé, sous le rapport du temps, vis-à-vis du boeuf pour la contemplation, et vis-à-vis de la grenouille pour la volupté.

Publié dans Les Cahiers du cinéma, no 8, janvier 1952.